Les nouveaux combats de l’Église catholique croate

En jouant un rôle important lors de l’indépendance du pays en 1991, l’Eglise catholique croate a longtemps disposé d’une très forte légitimité qui lui a permis d’intervenir dans les débats politiques. Mais le changement de la conjoncture politique, les tensions internes et la déchristianisation affaiblissent aujourd’hui son influence. 

Cathédrale gréco-catholique de la Sainte Trinité à  Križevci, Croatie Crédits photo : Wikipédia/CC/Speedygongales

Cathédrale gréco-catholique de la Sainte Trinité à Križevci, Croatie
Crédits photo : Wikipédia/CC/Speedygongales

A la question « Es-tu catholique », Ivana, 16 ans, répond « oui » sans hésiter. Mais si on pousse un peu plus loin en lui demandant si elle est pratiquante, sa réponse sera moins spontanée. Le catholicisme constitue un marqueur fort de l’identité nationale croate, par opposition aux Serbes traditionnellement orthodoxes ou aux Bosniaques musulmans. Avec une population catholique à 87%, la Croatie mérite bien ses surnoms  de « Pologne des Balkans » ou « Fille cadette de l’Eglise catholique».  Plus que simple paramètre de l’identité nationale, l’Eglise catholique a par ailleurs joué un rôle actif lors de l’indépendance du pays, ce qui lui a donné la légitimité nécessaire pour faire valoir ses intérêts. En 1996, un concordat a ainsi mis en place une éducation religieuse dans les écoles publiques, fixé une rémunération publique des prêtres et permis un relèvement des finances de l’Eglise grâce à une aide régulière de la part de l’Etat, venant en particulier compenser la confiscation de biens sous le régime yougoslave. En 2013, ces financements atteignaient 38 millions d’euros.

Front commun avec les nationalistes

De ce lien étroit entre la religion et la nationalité découle une histoire associée entre l’Eglise et le parti nationaliste HDZ, qui pendant longtemps ont fait front commun contre le parti SDP de centre-gauche, attaché aux réformes sociétales. L’historien Jean Arnault Derens évoque une « association quasi -immédiate entre les thématiques sociétales et les mobilisations nationalistes » par le biais du clergé.

Mais depuis 2011, les relations entre l’Eglise et le HDZ s’effritent.  Ainsi, les recteurs ont affirmé l’indépendance de l’Eglise par rapport au HDZ pour cesser de faire le jeu de ce parti politique. D’une part, l’inclination pro-européenne du HDZ va à l’encontre des idées de l’Eglise qui craint la mise en danger des valeurs traditionnelles.  D’autre part, contrairement au HDZ,  l’Eglise refuse toujours de coopérer avec le TPIY (Tribunal International pour l’ex-Yougoslavie) et de lui livrer des accusés membres du clergé.

Ces thématiques ont aussi créé des dissensions au sein même de l’Eglise catholique, notamment entre un sommet plutôt pro-européen, que représente le cardinal Bozanic, archevêque de Zagreb, et les franges les plus nationalistes de la population. Pour Jean Arnault Derens, cette fracture à sonné le glas du vote uni des catholiques. Les consignes de l’engagement partisan de l’Eglise n’ont aujourd’hui plus d’impact, et ne peuvent finalement que lui nuire.  Seul un combat commun serait en mesure de ressouder l’Eglise.

Requiem pour l’unité

Malgré une présence au niveau politique moins marquée, l’Eglise tente de préserver son rôle de modérateur social. Ainsi, les forces catholiques sont parvenues en 2013 à bloquer l’instauration d’un cours d’éducation sexuelle dans les établissements publics, en avançant l’argument d’une « insuffisance de débat politique ».  Ce programme, qui concernait les élèves de 9 à 18 ans, prévoyait trois ou quatre cours par an pour discuter de sujets tels que l’homosexualité ou la contraception.  Selon l’évêque auxiliaire de Zagreb Valentin Pozaic, cité par Jean-Arnault Derens, il s’agissait d’un « endoctrinement des enfants par l’idéologie homosexuelle et l’érotisation de la sexualité ». De même, la protestation a été relayée par des associations de parents, telles que Grozd qui a dénoncé « une vision de la vie qui va à l’encontre des valeurs de la plupart des parents ».  Pour le sociologue des religions Ivica Mastruko, il s’agit d’une nouvelle tentative de l’Eglise catholique de prendre part au débat public. « L’Église catholique se veut toujours la gardienne de l’identité nationale et religieuse croate mais elle a perdu en réputation et en influence auprès de la population jeune et urbaine ». 

Forte de ce succès, l’Eglise s’est alors lancée en 2013 dans une nouvelle croisade sociétale destinée à interdire le mariage homosexuel. Grâce à une pétition signée par près d’un cinquième des électeurs, un référendum d’initiative populaire a pu être organisé et approuvé par 65% des suffrages exprimés.  Ce référendum a ainsi coupé l’herbe sous le pied du gouvernement Milanovic, qui n’avait pas inscrit ce projet à son ordre du jour. La Croatie est le premier membre de l’Union Européenne à avoir inscrit dans sa constitution en décembre dernier que le mariage ne peut concerner que « l’union d’un homme et d’une femme ».

En défendant ses idées conservatrices grâce à un positionnement ferme sur des questions sociétales, l’Eglise reste attachée à une certaine conception de l’identité nationale croate.

Mais plus encore que les divisions internes, la dynamique la plus importante qui menace l’Eglise catholique croate reste peut-être le lent mouvement de déchristianisation et éviter que des jeunes, comme Ivana, désertent les bancs des sanctuaires.

Clara Moreau

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