Manifestations en Bosnie-Herzégovine : le mouvement se radicalise

Malgré des revendications mettant en lumière des problèmes cruciaux pour le pays, le mouvement risque d’être dépassé par sa frange violente.

Affrontements entre les manifestants et la police à Sarajevo le 7 février 2014 Crédit photo : courtoisie de Sophie Guesné

Affrontements entre les manifestants et la police à Sarajevo le 7 février 2014
Crédit photo : courtoisie de Sophie Guesné

Depuis plusieurs semaines, la Bosnie est touchée par l’agitation sociale. Débutées dans la ville de Tuzla, les protestations faisaient principalement référence aux difficultés économiques des ouvriers et des chômeurs. Mais la colère et le désarroi face au marasme économique se sont étendus au sentiment généralisé de l’incompétence et de la corruption des dirigeants.

Une expansion synonyme de radicalisation

Les façades des bâtiments fédéraux ou cantonaux qui recevaient œufs et pierres jeudi ont été la proie des flammes. Une partie des archives de Sarajevo est partie en fumée.  Au fil des jours et à mesure que la violence s’accroît, la situation devient de plus en plus confuse. On dénombre plus d’une centaine de blessés. Certains manifestants redoutent de se voir dépossédés de leur mouvement par des groupes violents.

Un printemps bosnien ?

La mobilisation via les réseaux sociaux, caractéristique des révolutions arabes est de nouveau dans le cas bosnien un des principaux vecteurs de la mobilisation. L’actif groupe Facebook UDAR-50 000 personnes dans la rue pour un avenir meilleur compte plus de 33 000 membres. Cependant les scènes de saccage et de guérilla urbaine risquent d’éclipser les revendications les plus sérieuses telles que la garantie de sécurité sociale pour les travailleurs d’entreprises privatisées et aujourd’hui en difficultés (lien en anglais). L’extrême faiblesse de la société civile en Bosnie est aussi un obstacle à la poursuite d’un mouvement plus structuré.

L’ombre de la « Baby révolution »

L’unique précédent d’action commune  sans distinction d’appartenance communautaire remonte au mois de juin 2013. Les citoyens étaient  descendus dans la rue et avaient mené des actions fortes pour dénoncer la sclérose des instances dirigeantes, une crise cristallisée par la situation d’une fillette sans passeport. Contrairement à ces derniers jours, les manifestations furent pacifiques et familiales. Et la mobilisation était très vite retombée.

Amélie Brossard-Ruffey

à lire sur Café Balkans : A Sarajevo, un été chaud de manifestations (25/06/2013) et La « Révolution des bébés », le réveil bosnien (28/06/2013)

Chômage et incurie politique enflamment la Bosnie-Herzégovine

Après de nombreuses manifestations des ouvriers des anciennes grandes usines de la région de Tuzla, des citoyens, tout aussi désespérés, incluant des retraités et des étudiants, ont rejoint la contestation qui a dégénéré en affrontement faisant plus de 130 blessés dont 104 policiers.

Les premiers rassemblements ont commencé devant la Cour Cantonale à Tuzla. Des ouvriers, licenciés pour cause de privatisation de leurs entreprises, ont d’abord réclamé un meilleur traitement. Rapidement, ils ont été rejoints dans les rues par des chômeurs, retraités ou encore étudiants, tous mobilisés afin de lutter contre l’injustice, la corruption, l’inefficacité gouvernementale et les promesses politiques non tenues.

Affrontements

Plus de mille manifestants ont proclamé devant le Gouvernement: « Nous voulons une aide financière pour les ouvriers ! ». Les manifestants ont violemment forcés le passage malgré le dispositif de sécurité mis en place par la police, dans le but expresse d’obtenir une réunion avec le premier ministre Čaušević. Des pneus ont été incendiés au carrefour en face du bâtiment du gouvernement que les protestataires ont tenté d’endommager. Les affrontements avec la police ont été particulièrement violents et soudains. Les heurts se sont poursuivis jusque dans le bâtiment où 27 personnes ont été arrêtées puis relâchées.

La colère s’étend

La ville de Tuzla est historiquement connue comme « une ville de rébellion » et « une ville ouvrière », frappée ces dernières années par la fermeture de plusieurs usines. La contestation s’étend désormais à Sarajevo, Mostar et Bihać. Tous s’insurgent contre l’inertie politique et le chômage dont le taux de 27,5% est le plus élevé des Balkans.

Nataša Filipović

La « Révolution des bébés », le réveil bosnien

Depuis le 6 juin dernier, la Bosnie-Herzégovine est agitée par un mouvement de protestation sans précédent depuis la guerre. 10 000 personnes se sont rassemblées mardi 11 juin à Sarajevo pour protester contre l’incapacité de leurs dirigeants à adopter une nouvelle loi qui attribue un numéro d’identité aux nouveau-nés. Une vague de protestation à laquelle les partis traditionnels nationalistes, directement mis en cause, ont du mal à faire face. 

943462_118337518375548_378523283_a

Belmina Ibrisevi ne peut pas se rendre à l’étranger pour subir une opération médicale vitale. Cette toute petite fille, née le 13 février 2013, est touchée par l’abrogation le 12 février de la loi sur l’attribution des numéros aux nouveau-nés par la Cour constitutionnelle. Sans ce numéro, impossible d’obtenir des documents d’identité, comme un passeport pour voyager, ou une couverture sociale. L’histoire de Belmina a mis le feu aux poudres dans une Bosnie-Herzégovine peu habituée aux protestations civiles.

L’impulsion turque

Dans ce pays de 4 millions d’habitants, touché par un chômage endémique et gangréné par un nationalisme soigneusement entretenu par les partis au pouvoir, les raisons de se plaindre ne manquent pas. Pourtant c’est la première fois depuis plus de vingt ans que l’on assiste à un mouvement d’une telle ampleur. Pour Dejan Cocić, organisateur des manifestations pour la défense du parc de Pecin à Banja Luka il y a un an, ce soudain sursaut citoyen fait écho aux manifestations qui agitent la Turquie : « Ce qui se passe à Istanbul rappelle notre situation en Bosnie-Herzégovine. Les gens contestent le pouvoir d’Erdogan […] C’est la même chose à Sarajevo. Certains problèmes sont capables d’éveiller la conscience de la population. En Bosnie, nous avons compris que le véritable pouvoir appartient aux citoyens. » D’ailleurs, plusieurs dizaines de personnes s’étaient rassemblées à Sarajevo et Tuzla en soutien aux manifestants turcs, quelques jours avant le « siège du Parlement ».

Un mouvement national

Indifférentes aux habituels clivages communautaires, des manifestants de Mostar, Zenica, Tuzla et Banja Luka ont fait le trajet en bus mardi 11 juin pour venir grossir les rangs devant le Parlement central à Sarajevo. Sur place, la police a dû intervenir pour évacuer les 1 500 personnes enfermées dans le Parlement par une chaîne humaine constituée d’étudiants, professeurs, salariés impayés, anciens combattants… La « bébélution » a été le point de départ d’une contestation plus vaste. « Les manifestations récentes montrent que l’inaction des politiciens, qui, cette fois, menacent la vie de nos enfants, ne peut plus être tolérée », explique Mirna Sadikovi, journaliste à Radio Slobodna Evropa. Les citoyens excédés par l’incurie des élus réclament un fond pour les enfants gravement malades financé par le salaire des élus, une solution au chômage (40%), une baisse du coût de l’éducation, et aussi une résolution du problème de division ethnique qui bloque le fonctionnement des institutions du pays.

Le 18 juin, un concert de soutien a à nouveau rassemblé plusieurs dizaines de milliers de personnes devant le parlement de Sarajevo. Photo twitter, JMBG za sve

Le 18 juin, un concert de soutien a à nouveau rassemblé plusieurs dizaines de milliers de personnes devant le parlement de Sarajevo. Photo twitter, JMBG za sve

La vieille garde politique désorientée

Les partis politiques au pouvoir depuis la guerre sont visiblement désemparés devant ce mouvement inédit. En Republika Sprska, le SNSD du premier ministre Milorad Dodik dénonce la menace bosno-turque. A Sarajevo, Milenko Kindl, serbe de 43 ans, dénonce la tentative de récupération politique : « Nous sommes venus pour faire entendre notre voix contre toutes les divisions ethniques ou religieuses et pour montrer que certains élus de Republika Srpska mentent lorsqu’ils disent que Sarajevo n’est pas sûre pour les Serbes. Nous avons été accueillis ici comme des frères. » Le Premier ministre du gouvernement central, Vjekoslav Bevanda du parti nationaliste croate (HDZ-BIH) a réclamé l’intervention de la police à Sarajevo, ce qu’a refusé le ministre bosniaque de la Sécurité, Fahrudin Radončić, président de l’Union pour un meilleur futur en Bosnie-Herzégovine.

Mouvement d’une ampleur inédite, la « révolution des bébés » doit encore prouver qu’il ne s’agit pas que d’un feu de paille. Pour l’instant le mouvement « fait silence » pour « permettre aux législateurs de travailler dans les meilleurs conditions ». Les manifestants ont donné jusqu’au 30 juin au parlement pour adopter une nouvelle loi.

Marion Dautry

à lire aussi sur Café Balkans : A Sarajevo, un été chaud de manifestations (25/06/2013)