Oliver Frljić, « l’enfant terrible des Balkans »

Louvoyant entre scène alternative et institutions officielles, réalisations classiques et performances, le metteur en scène croate enchaîne les créations théâtrales. Dernière en date : Zoran Đinđić, procès de la société serbe. A moins de quarante ans, « l’enfant terrible du théâtre yougoslave » continue à faire parler de lui.

En 2011 Oliver Frljić s’était associé au théâtre Mladinsko de Ljubljana pour sa pièce Maudit soit le traître à sa patrie ! (derniers vers de l’hymne yougoslave) qui s’attaquait au nationalisme, aux guerres des années 1990 et à la dénonciation des responsables : la société entière. Un an plus tard, le Croate vient une fois de plus appuyer là où ça fait mal : les mensonges des classes dirigeantes, les dérives nationalistes comme la culpabilité de la société.

Zoran Đinđić: tous coupables

 Présentée à l’Atelje 212 de Belgrade, en plein cœur de la ville, Zoran Đinđić fait le procès de tous les acteurs de l’assassinat du premier ministre serbe en mars 2003, qu’ils y aient pris une part active ou qu’ils soient restés des citoyens passifs. Conçue comme une performance, en intégrant dans la narration les discussions qui ont eu lieu entre le metteur en scène et les acteurs, Zoran Đinđić a dérangé la Serbie par son caractère vindicatif et accusateur. Accusateur pour les personnalités mêlées à l’assassinat : l’ancien président serbe Vojislav Koštunica, l’armée, l’église orthodoxe. Accusateur aussi pour le public, directement pris à parti. Jugé responsable de cet assassinat contre lequel il n’a pas protesté, de la liberté et de l’impunité dont jouissent aujourd’hui les responsables, et de l’enfouissement de la vérité derrière une lâche complaisance, c’est finalement lui qui est au cœur de la pièce. Oliver Frljić cherche à mettre en valeur la force citoyenne, le pouvoir et la responsabilité de la société serbe. Son projet est simple : « confronter le public –compris comme une communauté sociale – à sa responsabilité ».

Des créations choc antinationalistes et universelles

 Le Croate sait prendre le public à parti et le mettre face à sa responsabilité. Zoran Đinđić commence par une mélopée à l’attention du public : « […] c’est pour vous que nous avons tués 8000 Musulmans à Srebrenica, c’est pour vous que nous avons chassés 850 000 Albanais du Kosovo […] que nous avons fait garder Sarajevo par des snipers… ».

Dans Maudit soit le traître à sa patrie ! les acteurs défilent comme sur un podium de la Fashion week drapés dans des drapeaux yougoslaves et des nouvelles républiques balkaniques. La pièce avait reçu un chaleureux accueil à l’étranger, notamment en Belgique –où les acteurs ont surpris en improvisant une tirade vindicative sur les troubles entre Flamands et Wallons.

Le nationalisme que dénoncent Frljić et ses collaborateurs n’est en effet pas réservé aux Balkans occidentaux, comme l’explique Tomaž Toporišič, co-créateur de Maudit soit le traître à sa patrie : « notre performance est une protestation contre n’importe quelle forme de guerre et les malentendus politiques entourant les conflits guerriers. » Dans la conception d’Oliver Frljić, le théâtre doit être un moteur interactif de réflexion, de changement : faire sortir le public en le provoquant de sa passivité coupable –celle-là même qui a permis l’impunité des assassins de Zoran Đinđić.

Un accueil polémique

 Oliver Frljić n’a pas dérogé à son habitude de faire couler de l’encre. Outre les critiques des médias serbes nationalistes et des dirigeants politiques et religieux, l’Atelje 212  qui a accueilli la pièce s’est également trouvé au cœur d’un scandale. Plusieurs de ses acteurs, qui ont refusé de participer à la pièce, se sont associés pour réclamer la démission du directeur, protestant notamment contre ses choix artistiques et le non-respect de leurs droits. En effet, les noms de tous les acteurs ayant abandonné la pièce ont été lus lors de la dernière scène de Zoran Đinđić. Cependant la pièce a également rencontré un franc succès. Le journaliste serbe Nenad Šebek regrette qu’il ait fallu que ce soit un Croate qui ait, le premier, le courage de revenir sur le passé serbe. Il salue la force de la pièce et de la mise en scène : « la pièce Zoran Đinđić est importante car elle ose jeter la vérité [de la division de la société serbe, entre histoire officielle et esprits critiques trop silencieux] aux visages. Et pas seulement. Elle jette également au visage la vérité que nous préfèrerions oublier, si nous ne l’avons pas déjà fait. »

Marion Dautry

A lire aussi sur Café Balkans : le portrait de Zoran Đinđić par Marijana Petrovic https://cafebalkans.wordpress.com/2012/05/14/zoran-dindic-1954-2003/

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Zoran Đinđić (1954-2003)

Membre fondateur du Parti démocratique en 1990, le rôle du Premier ministre assassiné fut crucial dans le changement après le régime de Slobodan Milosevic. Portrait d’un visionnaire qui a laissé la Serbie orpheline.

Zoran Djindjic, photo archive DS.

Mars 2002, il pleut ce matin là, dans cette ville du centre de la Serbie. Zoran Đinđić est en campagne. A la sortie d’un meeting dans une usine, il aperçoit une gigantesque horloge. Arrêtée. Bloquée. Il se tourne alors vers les ouvriers et les apostrophe : « Ok, vous avez un problème avec la technologie, avec les matières premières, avec les fonds de roulement, mais quel est le problème pour que cette horloge puisse fonctionner? Est-cela un problème ?»  Voilà, toute l’énergie du premier ministre : inviter la Serbie à relever ses manches et prendre en main ce qu’elle pouvait changer, seule.

Serbie moderne

Un des hommes politiques le plus profondément  éduqués dans l’histoire de la Serbie, Đinđić était également l’un des rares ayant compris l’importance du moment historique dans lequel se trouvait le pays. Il a saisi l’occasion unique, l’opportunité à ne pas gâcher. Maire de Belgrade en 1997 avec la coalition « Zajedno » (Ensemble) puis élu Premier ministre de la Serbie le 25 janvier 2001, après que la coalition d’opposition DOS ait gagné les élections législatives, Zoran Đinđić  a considéré les problèmes locaux comme partie des  processus globaux et a voulu remplacer le concept nationaliste, qui était l’idéologie dominante, par la politique des programmes intégratives. « La Serbie ne peut pas se transformer si nous restons les mêmes, martelait-il. Pour qu’elle puisse changer, chacun de nous doit changer. La Serbie, c’est la somme de chacun d’entre nous. »

Le quotidien changé

Durant son mandat, les produits sont réapparus sur les étalages des magasins, les queues pour l’huile et le sucre ont été abolies, l’essence fut de nouveau vendue à la pompe à la station-service, les restrictions d’électricité ne faisaient  plus partie du quotidien. La Serbie a commencé à ressembler à un Etat moderne. Le sentiment omniprésent parmi le peuple était que l’interprétation de la société elle-même était fondamentalement changée, même si la réalité était encore dévastée par le régime de Milosević.

La Serbie redevient une partie de l’Europe

Đinđić avait ouvertement et courageusement parlé des atrocités commises au Kosovo, il a établi la coopération avec le Tribunal de la Haye, ainsi que la coopération avec les pays étrangers et, pour un court laps de temps, il a réussi à changer l’image de la Serbie. Elle a arrêté d’être caractérisée uniquement comme à l’origine du conflit et de la guerre. Il a rencontré de nombreux dirigeants étrangers et facilité l’arrivée de nombreuses sociétés multinationales. Le magazine américain hebdomadaire « Time » en septembre 1999 l’avait classé parmi les 14 principaux hommes politiques européens

Zoran Djindjic et Richard Miles, photo archive DS, Belgrade.

Zoran Djindjic et Richard Miles, photo archive DS, Belgrade.

du troisième millénaire. En Allemagne, la communauté intellectuelle dont il a fait partie le considérait comme le leader des changements démocratiques, tout comme les médias, les politiciens, les entreprises et l’industrie qui étaient très enclins à la coopération avec la Serbie. Dans l’histoire de la Serbie, il n’y avait encore jamais eu personne avec qui « la chancelière allemande et son environnement ont eu une telle relation étroite. »  Toutefois, sa coopération avec l’Allemagne, l’Etat européen  économiquement le plus puissant en Serbie, a été considéré comme une raison de mettre en doute ses intentions politiques.

Des adversaires prêts à tout

La lutte contre la criminalité organisée conduite par son gouvernement a réveillé ses adversaires, même parmi les collaborateurs anciens tels que Vojislav Koštunica. Sans réel pouvoir politique, confronté à un héritage rude, le Premier ministre a essayé de maintenir un cadre de changement rapide en utilisant l’énergie des citoyens, la ressource principale de la Serbie après la chute de Slobodan Milosević.

Zoran Djindjic, la campagne « Honnêtement », photo archive DS, Belgrade

Zoran Djindjic, la campagne « Honnêtement », photo archive DS, Belgrade

 

S’identifiant à la stratégie qu’il pensait essentielle au pays, il était convaincu qu’elle offrirait à  la Serbie une chance particulière dans son histoire, une chance qui ne se répéterait pas. Contrepoids ontologique de la politique nationaliste de la guerre,  de nombreuses personnes ont considéré que la seule solution était de l’éliminer physiquement.


 

L’assassinat

12 mars 2003. à 12.23h, pendant une journée ensoleillée, après  plusieurs tentatives et des mois de préparation, dans le cadre d’une conspiration soigneusement planifiée, le premier ministre démocratiquement élu dans l’histoire de la Serbie, Zoran Đinđić a été assassiné.

Son assassinat n’était pas un acte aléatoire d’un groupe de criminels comme il a été souvent présenté dans les medias, mais une conspiration politique soigneusement planifiée et suivie par un lynchage médiatique, qui a commencé par la rébellion des Bérets rouges en novembre 2001 et se poursuit encore aujourd’hui. Djindjic, ses idées et sa vision de la Serbie moderne sont restés les cibles des forces politiques qui ont organisé, mené et soutenu l’assassinat. Ce crime a choqué la Serbie, a transformé le cours de l’histoire et a produit un effet dévastateur.

« Si quelqu’un pense qu’il va cesser l’application des lois s’il me tue, il se trompe extrêmement, parce que je suis pas le système»  avait-il déclaré. Malheureusement, ce n’était pas vrai. Après son assassinat, les changements en Serbie ont pris fin, elle a de nouveau perdu sa place dans l’histoire et la question est de savoir quand, et si elle va la retrouver.

Marijana Petrović

à lire aussi sur Café Balkans : Oliver Frljić, « l’enfant terrible des Balkans » (01/08/2012)