La « Révolution des bébés », le réveil bosnien

Depuis le 6 juin dernier, la Bosnie-Herzégovine est agitée par un mouvement de protestation sans précédent depuis la guerre. 10 000 personnes se sont rassemblées mardi 11 juin à Sarajevo pour protester contre l’incapacité de leurs dirigeants à adopter une nouvelle loi qui attribue un numéro d’identité aux nouveau-nés. Une vague de protestation à laquelle les partis traditionnels nationalistes, directement mis en cause, ont du mal à faire face. 

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Belmina Ibrisevi ne peut pas se rendre à l’étranger pour subir une opération médicale vitale. Cette toute petite fille, née le 13 février 2013, est touchée par l’abrogation le 12 février de la loi sur l’attribution des numéros aux nouveau-nés par la Cour constitutionnelle. Sans ce numéro, impossible d’obtenir des documents d’identité, comme un passeport pour voyager, ou une couverture sociale. L’histoire de Belmina a mis le feu aux poudres dans une Bosnie-Herzégovine peu habituée aux protestations civiles.

L’impulsion turque

Dans ce pays de 4 millions d’habitants, touché par un chômage endémique et gangréné par un nationalisme soigneusement entretenu par les partis au pouvoir, les raisons de se plaindre ne manquent pas. Pourtant c’est la première fois depuis plus de vingt ans que l’on assiste à un mouvement d’une telle ampleur. Pour Dejan Cocić, organisateur des manifestations pour la défense du parc de Pecin à Banja Luka il y a un an, ce soudain sursaut citoyen fait écho aux manifestations qui agitent la Turquie : « Ce qui se passe à Istanbul rappelle notre situation en Bosnie-Herzégovine. Les gens contestent le pouvoir d’Erdogan […] C’est la même chose à Sarajevo. Certains problèmes sont capables d’éveiller la conscience de la population. En Bosnie, nous avons compris que le véritable pouvoir appartient aux citoyens. » D’ailleurs, plusieurs dizaines de personnes s’étaient rassemblées à Sarajevo et Tuzla en soutien aux manifestants turcs, quelques jours avant le « siège du Parlement ».

Un mouvement national

Indifférentes aux habituels clivages communautaires, des manifestants de Mostar, Zenica, Tuzla et Banja Luka ont fait le trajet en bus mardi 11 juin pour venir grossir les rangs devant le Parlement central à Sarajevo. Sur place, la police a dû intervenir pour évacuer les 1 500 personnes enfermées dans le Parlement par une chaîne humaine constituée d’étudiants, professeurs, salariés impayés, anciens combattants… La « bébélution » a été le point de départ d’une contestation plus vaste. « Les manifestations récentes montrent que l’inaction des politiciens, qui, cette fois, menacent la vie de nos enfants, ne peut plus être tolérée », explique Mirna Sadikovi, journaliste à Radio Slobodna Evropa. Les citoyens excédés par l’incurie des élus réclament un fond pour les enfants gravement malades financé par le salaire des élus, une solution au chômage (40%), une baisse du coût de l’éducation, et aussi une résolution du problème de division ethnique qui bloque le fonctionnement des institutions du pays.

Le 18 juin, un concert de soutien a à nouveau rassemblé plusieurs dizaines de milliers de personnes devant le parlement de Sarajevo. Photo twitter, JMBG za sve

Le 18 juin, un concert de soutien a à nouveau rassemblé plusieurs dizaines de milliers de personnes devant le parlement de Sarajevo. Photo twitter, JMBG za sve

La vieille garde politique désorientée

Les partis politiques au pouvoir depuis la guerre sont visiblement désemparés devant ce mouvement inédit. En Republika Sprska, le SNSD du premier ministre Milorad Dodik dénonce la menace bosno-turque. A Sarajevo, Milenko Kindl, serbe de 43 ans, dénonce la tentative de récupération politique : « Nous sommes venus pour faire entendre notre voix contre toutes les divisions ethniques ou religieuses et pour montrer que certains élus de Republika Srpska mentent lorsqu’ils disent que Sarajevo n’est pas sûre pour les Serbes. Nous avons été accueillis ici comme des frères. » Le Premier ministre du gouvernement central, Vjekoslav Bevanda du parti nationaliste croate (HDZ-BIH) a réclamé l’intervention de la police à Sarajevo, ce qu’a refusé le ministre bosniaque de la Sécurité, Fahrudin Radončić, président de l’Union pour un meilleur futur en Bosnie-Herzégovine.

Mouvement d’une ampleur inédite, la « révolution des bébés » doit encore prouver qu’il ne s’agit pas que d’un feu de paille. Pour l’instant le mouvement « fait silence » pour « permettre aux législateurs de travailler dans les meilleurs conditions ». Les manifestants ont donné jusqu’au 30 juin au parlement pour adopter une nouvelle loi.

Marion Dautry

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A Sarajevo, un été chaud de manifestations

Malade et âgée de trois mois, Belmina Ibrisevic est morte le 13 juin dernier, non pas faute de traitement mais faute de ne pas avoir reçu le passeport qui lui aurait permis d’être soignée en Serbie. En cause : un vide juridique, résultat des clivages parlementaires qui prive depuis cinq mois les nouveaux nés un numéro national d’immatriculation. Scandalisés, des Bosniens de toutes les communautés sont descendus manifester dans la rue.

Seka Aleksić

Seka Aleksić

Nikola Kojo

Nikola Kojo

Ce mois-ci, la Bosnie a vécu ses plus grandes manifestations depuis longtemps. Le Parlement et l’administration bosniens sous soumis au siège des manifestants rassemblés sous le nom de Jedinstveni Matični Broj Građanina (ou JMBG, le numéro national d’identité). Le mouvement démarré début juin a trouvé un soutien dans tous les Balkans, notamment de la part de personnalités telles que  le footballeur bosnien Edin Džeko, la chanteuse de turbo-folk Seka Aleksić ou encore le célèbre acteur du film la Parade, le serbe Nikola Kojo.

Les politiciens libéraux de la région comme le serbe Čedomir Jovanović ont aussi rejoint les rangs des soutiens. La mobilisation et la contestation a bel et bien dépassé les habituelles différences ethniques : serbes, croates et bosniaques défilent côte à côte pour un enjeu qui dépasse les querelles partisanes. Les partis traditionnels n’ont pas encore compris ce changement historique et restent encore bloqués sur leur position communautariste. Certains, comme le Parti démocratique serbe refusant par exemple de siéger à l’Assemblée, prétextant un mouvement antiserbe à Sarajevo.

Ras-le-bol citoyen

Les manifestants ont organisé un concert le 18 Juin devant le Parlement avec les groupes les plus populaires du pays tels que le groupe de reggae politique Dubioza Kolektiv. 10 000 personnes étaient présentes alors que le 30 juin a été déclaré comme date limite à l’adoption d’une nouvelle loi pour le JMBG. Le parlement est actuellement complètement bloqué sur ce sujet, comme sur beaucoup d’autres. En attendant, aucun nouveau-né ne peut bénéficier d’assurance-maladies ou de documents d’identités.

Les dirigeants serbes de Republika Srpska, la région autonome serbe du pays, demandent que chaque entité puisse émettre son propre numéro d’identification. Ceux de la Fédération de la Bosnie- Herzégovine privilégient une solution fédérale.

Une contestation qui fait tâche d’huile

Ces manifestations soulignent l’incapacité des dirigeants et de l’administration de Bosnie à garantir un minimum de droits et de protection à leur population, alors même que le pays fait partie des plus bureaucratiques du monde. Les querelles communautaires n’ont plus cours dans cette situation, les citoyens bosniens et leurs enfants sont les premières victimes de la paralysie des institutions et de l’absence de concessions et de bon sens de la part des forces politiques. Après la Bosnie où s’expriment avec force la frustration et l’écœurement des citoyens, la révolution des bébés paraît s’étendre désormais à la Serbie voisine.

Thomas Desai

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