Hooligans serbes : bras armé ou armée de bras ?

Depuis la fin des conflits des années 90, le stade a remplacé le champ de bataille. Certains jeunes des Balkans ont trouvé dans le hooliganisme un exécutoire pour exprimer leur violence et leur colère. Arbitrage.

Le 23 mars dernier, footballeurs serbes et croates se sont affrontés pour la première fois depuis la guerre de 1991. Une rencontre historique mais à hautes tensions. En prévision, Michel Platini, actuel dirigent de l’UEFA, menaça les Croates de les disqualifier s’il y avait des débordements et les supporters Serbes ont été privés de match pour éviter les échauffourées. Toutefois à l’exception de quelques chants anti-Serbes, la rencontre se déroula sans problèmes majeurs, menant à une victoire de la Croatie (2-0). Les médias, qui dépeignirent la rencontre comme « explosive » (Courrier International) ou « qui sent la poudre » (Le Monde) sont restés un peu sur leur faim, alors que les supporters des Balkans sont depuis quelques années associés à la violence et au hooliganisme.

Violence gratuite

Les Français se souviennent de l’assassinat de Brice Taton en 2009, jeune supporter toulousain passé à tabac et lancé dans un escalier en plein centre de ville de Belgrade, ou de l’interruption d’un match à Gênes le 12 octobre 2010 suite aux débordements provenant de la tribune des supporters serbes, qui fit écho aux violents affrontements entre « hooligans » et policiers lors de la Gay Pride deux jours auparavant, à Belgrade. Beaucoup de groupes de supporters flirtent avec les ultra-nationalistes comme les Grobari du Partizan de Belgrade ou les Delije de l’Etoile rouge; et les groupes d’extrême-droite comme Obraz ou SNP1389

En Serbe le terme « huligani » revêt en effet les deux acceptions, même si le terme « ultras » est préféré parmi les supporters. Les « huliganis » seraient ceux que l’on pourrait appeler des « casseurs » en France, et n’auraient donc pas de liens apparents avec les groupes de supporters.

Expression politique

Loïc Trégourès, chercheur en sciences politique à l’Université de Lille et responsable des sports pour Le Courrier des Balkans, estime que la sensibilité des tribunes serbes est exacerbée avec les thématiques politiques comme le nationalisme, le Kosovo, l’orthodoxie et la guerre.

Les violences qui éclatèrent lors de la proclamation de l’indépendance du Kosovo, de l’arrestation de Ratko Mladic ou de la Gay Pride toucheraient donc directement à la sensibilité de ces supporters, qui seraient en quelque sorte les « bras armés » des organisations d’extrême-droite, prenant activement part à ces violences. L’anthropologue belgradois Ivan Colovic, va plus loin et considère que l’organisation des groupes de supporters se rapproche de celle de groupes paramilitaires.

La guerre ne se déroulerait non plus sur les champs de bataille, mais dans les stades et dans la rue. Les groupes extrémistes viennent tracter aux abords des stades ainsi que des universités, pour attirer des membres et diffuser leurs idées. Les liens entre les supporters et le crime organisé ont eux-aussi été mis en évidence. Le leader du FK Obilić de Belgrade dans les années 1990 n’était autre que Arkan, criminel de guerre et mafieux notoire.

Mais, s’interroge Loïc Trégourès, ne devrait-on pas plutôt parler « d’idiots utile » ? Difficile de déterminer si les « hooligans » arrêtés lors des émeutes urbaines, sont aussi ceux qui s’assoient sur les tribunes, ou qui vont se battre avec les partisans des autres clubs. La rivalité entre les supporters du Partizan et du Crvene Zvezda (l’étoile rouge) est ancestrale par exemple. Mais les groupes de supporters sont politisés, ou du moins sensibles à la rhétorique des groupes ouvertement nationalistes, usant de la violence pour se faire entendre. Les tribunes de foot sont aussi un lieu d’expression politique, du moins à travers les chants et les banderoles.

Alexandre Reznikow

A lire sur Café Balkans : Affaire Taton, éviter les amalgames (26/02/2012)

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Affaire Taton, éviter les amalgames

Le procès en appel des meurtriers de Brice Taton, jeune supporter toulousain assassiné à Belgrade par des hooligans, s’est soldé par une réduction des peines initialement prononcées. Un dysfonctionnement selon la famille, un embarras pour la Serbie.

En 2009, Brice Taton était assassiné avec une grande violence dans le centre ville de Belgrade par 16 hooligans avant un match entre le TFC et le Partizan. Au moment du dernier jugement, la cour d’appel a dû réduire les peines des accusés, admettant son incapacité à établir les circonstances exactes du meurtre. Selon l’association créée par la famille, cela marque un dysfonctionnement de la justice serbe. En effet, seulement 2,4% des supporteurs violents sont condamnés en Serbie. Un chiffre peu élevé qui explique la décision de la famille Taton d’attaquer l’État.

Le hooliganisme ne reflète pas la Serbie

Les milices néo-nazies mises en cause ne représentent qu’une branche minoritaire des Grobari, le groupe de supporters du Partizan Belgrade. Ainsi, un ami de Brice Taton avait déclaré n’avoir « jamais ressenti de pression dans la rue » les jours précédents le match. Le drame avait d’ailleurs ému l’opinion publique serbe. Le hooliganisme n’est pas non-plus propre à la Serbie, même s’il y est instrumentalisé par l’extrême-droite. Le problème est présent partout en Europe. En France en 2006, un supporter du PSG était décédé dans des affrontements avec la police. La particularité des hooligans de Serbie est d’avoir participé aux guerres de Yougoslavie. Certains de ces anciens combattants ressentent une « aversion pour les pays qui, comme la France, ont bombardé les Serbes » déclare le supporter et journaliste Aleksandar Mihailovic. L’affaire Taton a également sensibilisé le gouvernement serbe à la violence dans les stades et des efforts sont faits depuis quelques années, avec par exemple l’installation de détecteurs de métaux.

Que justice soit faite est nécessaire par respect pour la famille. Mais le hooliganisme ne peut être perçu comme un raccourci qui réduirait la Serbie à une poignée de groupes violents.

Manuel Blanc