La nouvelle loi électorale au Kosovo : reflet de la condition des minorités serbes ?

Jeudi 10 avril, les employés serbes de 10 municipalités kosovares à majorité serbe ont interrompu leur travail pendant 15 minutes. En désaccord cette fois-ci avec le projet de loi sur les élections générales, adopté ce dimanche par l’Assemblée kosovare, c’est la 3ème protestation de ce genre depuis le début de l’année.

Une loi critiquée par la minorité serbe

Déjà le 4 avril, dans ces 10 mêmes communes à majorité serbe du Kosovo, les employés des administrations communales et des auxiliaires médicaux ont manifesté leur rejet de la loi. Ils demandaient le retrait de la procédure parlementaire. Mais celle-ci est désormais inscrite à l’agenda du parlement. Tous les députés peuvent proposer des amendements, et en fin de semaine prochaine elle pourra être votée en deuxième lecture.

Les Serbes du Kosovo, eux, y voit une menace pour leurs droits. Selon Dragisa Miric, président du Parti Serbe du Kosovo-Metjohija, c’est « une violation des droits fondamentaux des minorités, établies par les conventions internationales ». Nenad Rikalo, unique membre serbe de la Commission centrale kosovare sur les élections, confirme ce propos en assurant que si la loi était adoptée, « Les droits des serbes seraient réduits dans un grand nombre d’aspects ».

La premier objet de contestation de la loi générale sur les élections est l’obligation de posséder la citoyenneté kosovare pour pouvoir s’inscrire sur les listes électorales et exercer son droit de vote. La preuve de cette citoyenneté kosovare est la carte d’identité octroyée par le Ministère de l’intérieur du Kosovo. Les Serbes n’ayant pas cette pièce d’identité, ils se verront privés du droit de vote et de l’éligibilité à un poste de député. Cela réduirait le nombre de votant serbes à 40 000, alors qu’aux précédentes élections il était de 130 000 inscrits. Le deuxième sujet de controverse est la mise en place d’un pallier de 5% des votes pour entrer aux Parlement. Cela supprimerait les 10 sièges de députés réservés pour l’instant à la minorité serbe.

Les initiatives civiques qui animent les serbes du Kosovo ont le soutien de Belgrade, qui apparait néanmoins impuissante. Elles n’ont en revanche pas le support des minorités turques, bosniaques et Roms, qui disposent pour l’instant, comme les Serbes, de 10 sièges au parement. Elles considèrent au contraire la nouvelle loi électorale comme une possibilité pour une revalorisation de leurs propres droits.

Des dispositions qui viendraient se rajouter aux problèmes auxquels font face les Serbes du Kosovo

Darija Vlajovic, habitante de Kosovka Mitrovica, dans la zone serbe au nord du pays, définit la situation comme un « chaos légal ». Par ce mot, elle exprime l’incompréhension de la population serbe et son doute quant à la loi à suivre. En effet, dans cette zone du Kosovo, la loi serbe était appliquée il y a encore peu de temps, mais désormais ce sont les lois kosovares qui s’appliquent. « On ne sait pas ce que demain nous apportera en terme de lois » regrette Darija. Elle-même n’a pas pu, par exemple, voter pour les élections législatives serbes. Pourtant, elle répond à tous les critères, mais elle est dorénavant considérée comme kosovare par le gouvernement serbe et a donc été mise sur les listes électorales du Kosovo. Elle n’est pas sûre non plus de recevoir les pensions de retraite du gouvernement serbe. Comme elle, beaucoup de Serbes du nord Kosovo se sentent abandonnées et trahis. Dans cette situation très particulière, ils dépendaient totalement de Belgrade il y a encore quelques années. Désormais, ils sont privés des droits sociaux et civiques du gouvernement serbe, et ne sont pas sûrs d’en recevoir de la part du gouvernement kosovar. Par exemple, certains Serbes ne satisfont plus les critères des services sociaux pour bénéficier de la sécurité sociale.

La loi est l’expression d’une tendance générale ressentie au Kosovo. Les Serbes sont souvent victimes de discrimination et isolés dans un pays à 98% albanais. Dans le Sud du pays, aux alentours de la frontière avec l’Albanie, les tensions sont fortes entre les deux communautés et les serbes se sentent opprimés. Les rumeurs qui courent le pays ne font rien pour les rassurer. Le diocèse orthodoxe serbe de Raska et Prizren, rapporte des histoires de serbes au sud du pays qui nécessitent une escorte policière pour se rendre à l’église orthodoxe. Bordé de barbelés, l’édifice est souvent sujet à vandalisme. Des on-dit répètent les mésaventures de Serbes qui seraient battus et visés par des jets de pierres dans la rue, alimentant la peur de certains de se faire expulser de leur maison, voire même du Kosovo.

Ce qui est le plus dramatique pour les Serbes du Kosovo, c’est qu’ils considèrent le Kosovo comme leur pays, ils s’y sentent chez eux. Mais ils ne s’y sentent plus en sécurité. Certains on tenté de partir, mais une partie est revenue quelques années plus tard : ils se sentaient tout autant étrangers à Belgrade. Minorité religieuse, linguistique, mais surtout ethnique, les Serbes du Kosovo ont du mal à se faire une place à part entière dans le pays. La langue par exemple est un problème majeur : certains papiers des gouvernements locaux sont écrits uniquement en albanais, malgré un bilinguisme officiel.

L’accord de « normalisation » passé entre Belgrade et Pristina prévoyait une amélioration des relations entre les deux communautés ethniques. Approuvé le 26 avril 2013 par le parlement serbe, il a permis à la Serbie l’ouverture des négociations d’adhésion à l’UE le 28 juin de la même année. Les relations serbo-kosovares sont désormais en voie d’être normalisées. Les populations serbes du Kosovo ont, elles, besoin d’avoir confiance, c’est un processus fragile qui prend du temps.

Alice Woda

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Kosovo : indemnisations pour les victimes du viol de guerre, briser le silence

Jeudi 20 mars, une loi offrant des droits aux victimes des viols commis pendant le conflit de 1999 a été adoptée par le Parlement kosovar. Retour sur la lutte qui a mené à une telle avancée dans un pays où ce sujet lié à « l’honneur » des femmes demeure tabou.

Pendant la guerre d’indépendance, les forces paramilitaires serbes ont utilisé le viol comme arme pour déstabiliser l’Armée de libération du Kosovo. Comptant sur l’effet traumatisant de ces viols pour les communautés albanaises, les femmes étaient utilisées pour porter atteinte à l’honneur des familles et briser le moral des forces ennemies.

Le nombre de ces crimes de guerre est encore à l’heure actuelle difficile à évaluer à cause du silence qui pèse sur ces événements. L’horreur de ces viols fait écho à ce qui s’est passé en Bosnie pendant la guerre de 1994, mais on a mis plus de temps avant de découvrir que cela avait aussi eu lieu au Kosovo, et ce dans les deux communautés serbes et albanaises.

Le poids de la honte : les victimes exclues de la société

Au Kosovo, les femmes sont victimes deux fois. Par la violence subie mais aussi pas le silence ensuite qui empêche de se reconstruire. La tradition d’une société albanaise reste encore très patriarcale. Le code de Leke Dukagjini, qui rassemble des préceptes de vie en société datant de la fin du Moyen-âge, prévoit que l’homme doit venger les femmes violées qui sont à sa charge pour conserver l’honneur familial. Le viol est perçu comme honteux. Certaines femmes demeureront recluses dans la maison familiale. D’autres sont exclues de leur famille et de la communauté, surtout si des enfants naissent du viol. Côté serbe, la question de l’honneur familial est moins centrale mais les victimes ont été peu accompagnées.

Des associations mènent un véritable combat pour soutenir ces femmes au quotidien. La loi, qui reconnait ces femmes comme victimes apparait comme l’aboutissement de ce militantisme. Toutefois, le texte demeure peu clair quant aux droits concrets ouverts à ces victimes. Dans l’idéal, ils devraient prendre la forme d’un support psychologique, social et financier, selon les militants pour la défense des droits des femmes.

Chloé Fiancette

From Kosovo to Crimea: double standards?

The declaration of Russian President Vladimir Putin comparing Crimea’s and Kosovo’s secession provoked loud reactions in the Balkans, but on the West as well. By accusing the West for hypocrisy, Putin revived the topic of Kosovo and the question of its legitimacy. The US and the EU strongly deny this comparison. 

Two territories proclaiming independency, two different reactions of the international community, but also two different circumstances and countries leaning behind their back. What are the similarities and differences between Kosovo and Crimea that make them so controversial?

Historical context

Kosovo is referred to by many Serbs as the “heart of Serbia”.  However, with the establishment of Yugoslavia, the communist president Tito designed Kosovo as an autonomous territory in 1974. This lead to the further development: more Albanians immigrated and progressively formed a majority in Kosovo.  The majority of Kosovo Albanians created the basis for further protests and requests for more autonomy and finally independency.

Twenty years earlier, Crimea also faced changes. In 1954, the General Secretary of the Communist Party, Nikita Khrushchev, transferred Crimea from the Russian Soviet Federative Socialist Republic to the Ukrainian Soviet Socialist Republic as a « symbolic gesture, » marking the 300th anniversary of Ukraine becoming a part of the Russian Empire. With the collapse of the Soviet Union, Crimea became part of the newly independent Ukraine.

Events leading to the separations

Instability in Kosovo because of conflicts between Albanian para-military guerilla and the Serbian military army in 1999, made the international forces intervene. After unsuccessful negotiations in Rambouillet, NATO decided to initiate a bombing campaign targeting Serbia and start a military intervention in Kosovo. It ended with the UN Security Council Resolution 1244 which guaranteed the territorial integrity of Yugoslavia and the presence of international forces in Kosovo.

The anti-governmental crises that started in November 2013 made the circumstances favorable for Crimea to declare its separation from Ukraine. The president Viktor Yanukovych refused to sign with the EU an association agreement which provoked mass demonstrations. Yanukovych left the country and a new government was put in place, supported by the West, instead of the one democratically chose. Moreover, the Russian military intervention in Crimea only made the situation more intense.

Referendums in Kosovo and Crimea: reactions today and before

The Assembly of Kosovo led by Kosovo Albanians declared independency in 2008. This was not accepted by the Serbian government (supported by Russia) while the International Court of Justice determined that the declaration did not violate international law. It was a unilateral decision accepted by some countries of the EU and by some not. In that moment journalists from all over the world presented the picture of a population “crying out of joy for finally obtaining independency”. However, minorities in Kosovo, among them Serbs living surrounded by international protection forces-KFOR, were very scared and worried, feeling excluded and without any possibilities to express their views.

The media does not present today this picture of happiness in Crimea. The referendum held on March 17 was declared illegitimate by the EU and the US. Russian president, Vladimir Putin, accused this as double standards of the western countries. “It’s beyond double standards,” Putin said. “It’s a kind of baffling, primitive and blatant cynicism. One can’t just twist things to fit his interests, to call something white on one day and black on the next one”.  He added that this disregard to rule of law was evident in Yugoslavia in 1999, when NATO bombed the country without a UN Security Council mandate. EU and the US replied that Crimea cannot be compared with Kosovo.

Why can’t we compare Kosovo and Crimea?

Meanwhile, the German chancellor Angela Merkel declared: « In my opinion it is shameful to compare Crimea to Kosovo. And even if there had been other breaches of international law – Kosovo not being one of them – Russia’s actions in Ukraine are still a breach of international law ». The West stresses that the Kosovo declaration did not involve military pressure or a government overthrow, and more importantly, Kosovo separatists have sought independence rather than union with another state. Furthermore, no aggression has been established over the Russian citizens in Crimea. Even though Crimea’s population is almost the same size as Kosovo’s, we have to take into consideration the size of Serbia compared to Ukraine.

On the other hand, other countries are accusing the US and EU for double standards. Argentina’s president Cristina Fernandez compared the referendum in Crimea to last year’s referendum by Falkland Islanders to remain a British territory. The referendum was unopposed by the US. « We either respect the same principles for all, or we live in a world without law, where the most powerful get their way, » Fernandez told journalists.

Geo-political and military strategies under the surface

Whether it is the question of Western or Eastern responsibility, both sides have clearly strategic interests in their moves. Gerhard Schroder, former German chancellor during the bombing of Yugoslavia in 1999, recently admitted that the EU was then consciously deteriorating international law. The US established a military base in Kosovo- camp Bondsteel, the main base of the US Army under KFOR command. On the other hand, Crimea is also a most profitable base for Russia because of its good position from which the Black Sea Fleet can set sail for the Mediterranean. By annexing Ukrainian land on the Black Sea coast, Putin also annexes the rights to any hydrocarbons found in its maritime zones.

Big players seem to be able to avoid the rules by hiding beneath their propaganda of protection of citizens, while no real stability is given to the people. The further decline in the reputation of international diplomacy can be avoided only by economic interests of a non-military industry.

Milica Cokic