Art graphique sur les monuments communistes – le Vox populi de la jeunesse bulgare

« Bas les mains de l’Ukraine ! » un graffiti rose fluo réveille en cette aube du 2 mars le monument à l’armée soviétique de Sofia. La jeunesse bulgare a adopté une nouvelle manière d’exprimer son opinion, publiquement, à travers la coloration des monuments hérités de l’époque communiste.

En novembre 2014, la Bulgarie entamera sa vingt-quatrième année de transition. Contrairement au graffiti, le bilan n’est rose : division sociale forte, appauvrissement persistant, politique oligarchique, corruption, manque de transparence pendant les scrutins. Deux millions de Bulgares ont choisi de quitter leur patrie ces vingt dernières années.

Depuis avril 2013, la contestation a pris de l’ampleur et les Bulgares descendent dans la rue. Pourtant, malgré une centaine de jours de manifestations, le pouvoir reste sourd.

Face à une telle impasse, les jeunes manifestants ont entrepris une approche différente pour être entendus –créative et en même temps anonyme. Les monuments communistes au centre-ville de la capitale sont transformés en vraies œuvres d’art, avec des slogans sur l’actualité ou en caricaturant des statues des soldats de l’armée rouge en personnages typique du monde capitaliste. Les artistes restent toujours anonymes et dessinent pendant la nuit, ce qui rend leur identification quasi-impossible.

Crédit photo : Wikipedia/CC/Ignat Ignev

Crédit photo : Wikipedia/CC/Ignat Ignev

Le dernier maquillage de monument a eu lieu le 2 mars, à propos de la situation tendue en Ukraine et de ses échos dans la société bulgare. Les graffeurs ont habillé un des soldats du monument des couleurs du drapeau ukrainien, accompagné du message « Gloire à l’Ukraine ». Cet acte n’a pas resté inaperçu du Kremlin et le ministère des affaires étrangères bulgare a reçu une note de la part de ses collègues russes, critiquant les dessins et en demandant au gouvernement bulgare d’agir contre ce type de vandalisme. Face à la forte critique de la part de la Russie, le monument a été repeint dans ses couleurs originales, mais quelques semaines après, les statues des soldats de l’armée rouge se sont réveillés, munis d’un message encore plus provocateur, réclamant l’unité du territoire ukrainien. Un des messages originaux du monument, insistant sur la gloire et la majesté de l’armée rouge,« libératrice et frère de la nation bulgare », s’est retrouvé barré en rouge par les artistes anonymes.

Gloire à l'Ukraine Crédit photo : Wikipedia/CC/Vassia Atanassova - Spiritia

Gloire à l’Ukraine
Crédit photo : Wikipedia/CC/Vassia Atanassova – Spiritia

Unité pour l'Ukraine Crédit photo : Wikipedia/CC/Luchesar V. ILIEV

Unité pour l’Ukraine
Crédit photo : Wikipedia/CC/Luchesar V. ILIEV

Une population bienveillante

Les Bulgares restent divisés sur ce phénomène. Les artistes sont qualifiés de « hippies » ou de « rebelles » bulgares, mais sans être condamnés puisque leurs actes expriment une opinion répandue dans la société. De plus, beaucoup de Bulgares jugent ces monuments inesthétiques, mal entretenus et sans charme, attirant seulement les marginaux. Certains ont même demandé qu’ils soient détruits. D’autres y voient le témoignage de l’histoire du pays, qui parfois nourrit la nostalgie, surtout chez les personnes âgées. Pour eux, l’appropriation des monuments par les contestataires est un acte de vandalisme extrême.

L’autre voix du pays

Bulharsko se omlouva, la Bulgarie s'excuse Crédit photo : Wikipedia/CC/Ignat Ignev

Bulharsko se omlouva, la Bulgarie s’excuse
Crédit photo : Wikipedia/CC/Ignat Ignev

Les slogans sur les monuments soulignent souvent les questions qui agitent le pays et lui servent de conscience. Pour preuve, le message « La Bulgarie s’excuse », paru sur le monument le jour de la quarante-cinquième commémoration du printemps de Prague en août 2013. Les auteurs, inconnus, ont présenté leurs excuses pour la participation des soldats bulgares dans l’intervention miliaire en Tchécoslovaquie. Ce que l’Etat bulgare n’a jamais fait officiellement. De nombreux sites internet ukrainiens ont remercié les graffeurs pour le soutien moral des Bulgares qui ne restent pas insensibles aux événements de Crimée, prouvant la portée de cette contestation colorée et pacifique.

Alexander Atanasov

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Anri Sala. Un albanais représente la France à la Biennale de Venise

De Tirana où il est né en 1974 à Berlin où il habite, en passant par Paris où il a séjourné pendant dix ans, cet artiste albanais chouchou du monde de l’art contemporain représentera la France à la Biennale de Venise en 2013.

 Un produit de la diversité culturelle française

Réalisateur, sculpteur, photographe, Anri Sala est un plasticien accompli qui connaît bien la France pour avoir étudié aux Arts Déco et au studio Le Fresnoy, et y avoir construit sa carrière. Le choix de cet artiste voyageur pour la Biennale de Venise est un symbole de l’ouverture et de l’attractivité culturelle de la France qui le consacre une seconde fois par une exposition au Centre Pompidou du 3 mai au 6 août.

Un artiste total

Anri Sala explore l’art dans son intégralité et l’utilise pour faire résonner l’espace physique et mental. Dans son film « Dammi i colori » (Donne-moi les couleurs), une caméra filme la nuit les façades bigarrées de Tirana. En voix off, le maire de la capitale et ami de l’artiste, Edi Rama, force à l’œuvre derrière cette transformation de la ville. Entre les silences du narrateur et les bruits diurnes et nocturnes de la capitale, on entraperçoit dans ce film de quinze minutes à la limite du documentaire des thèmes chers à Anri Sala : la lumière et l’obscurité, le silence et la musique, l’architecture et l’espace, la déambulation, et une recherche de sens difficilement accessible réservée au spectateur averti.

Inspirations balkaniques

Si son activité artistique l’amène surtout à Paris, Londres et Berlin, les Balkans dont il est originaire ne sont pas absents de l’œuvre d’Anri Sala. Le siège de Sarajevo est l’inspiration de son «1385 days without red» (1385 jours sans rouge), film issu d’un projet en collaboration avec l’artiste bosnienne Šelja Kamerić, dans lequel on suit la course haletante d’une musicienne qui rejoint l’orchestre symphonique en traversant la tristement célèbre Sniper’s Alley dans un Sarajevo assiégé. S’il semble refuser l’étiquette d’artiste engagé, Anri Sala préfère dire que faire une œuvre politique, c’est « de ne pas rester dans la passivité et d’accepter les choses telles qu’on les trouve », ce qu’il tente de faire à travers chacune de ses créations.

Damni i Colori (2011)

Hélène Legay