Skopje 2014, sous le regard d’Alexandre

Depuis quelques années, le centre-ville de Skopje, capitale de la Macédoine, se métamorphose : statue, ponts, et autres monuments à l’honneur de « figures historiques macédoniennes » couvrent désormais la ville, incarnations du projet pharaonique de Skopje 2014.

La Statue du "cavalier à cheval" sur la grand place de Skopje Crédits photo : Rašo

La Statue du « guerrier à cheval » sur la grand place de Skopje
Crédits photo : Rašo

Dès l’aéroport, une imposante statue d’Alexandre Le Grand  accueille les visiteurs tout juste sortis de l’avion : la capitale macédonienne  veut se montrer digne de son rang de capitale et rénove son architecture sur le modèle des grandes métropoles européennes.  Les réactions des étrangers qui arrivent à Skopje sont partagées : alors que certains approuvent la modernisation de la ville, d’autres qualifient ce projet de « kitsch » et « provocateur ».

Le point de vue des citoyens macédoniens est lui aussi très divers. Quand une partie de la population y voit une source de progrès, beaucoup d’autres, notamment la nouvelle génération, restent sceptiques.

Une rénovation nécessaire du pays

En 1963, la capitale a subi un tremblement de terre massif qui a détruit plus de 80% des infrastructures de la ville, incluant les monuments néoclassiques du centre historique. Avec plus de 250.000 citoyens sans-abris, le gouvernement communiste de l’époque s’est vu obligé de reconstruire rapidement. L’architecture communiste et l’urgence ont présidé à la renaissance de la ville. Le projet titanesque de Skopje 2014, qui doit changer le visage de la capitale, a créé de nombreux emplois, ce qui semble contenter une partie des citoyens.

Si la ville se couvre de monuments, c’est aussi pour affirmer l’appartenance des citoyens à leurs pays : la période de transition post-communiste, la crise financière de 2007 et la controverse international autour du nom du pays ont laissé de profondes cicatrices dans la fierté macédonienne.

Un projet lourd d’enjeux politiques  

Le projet est arrivé dans sa phase finale un an environ avant les élections présidentielles. Cette concordance de dates amène beaucoup de critiques à dire que le projet fait partie de cette campagne et que les résultats de ces élections seront le thermomètre de la satisfaction du peuple macédonien vis-à-vis de ce projet. Mais la population de Skopje, notamment la jeunesse, ne semble pas dupe : Marica, une jeune Macédonienne, est certes reconnaissante des améliorations apportées à la ville, mais elle ajoute que « ce n’est pas suffisant ».  Si, pendant les dernières élections locales, une partie des citoyens ruraux ont semblé satisfaits et ont réélu le parti au pouvoir, la municipalité de Skopje centre est, elle, passée à l’opposition.

Autre zone d’ombre, les soupçons de corruption alors que le prix de la reconstruction ne cesse d’augmenter, et que « l’opacité financière » empêche la vérification de la bonne utilisation des fonds publics. De même, les emplois promis sont essentiellement des emplois à court terme, et représentent une amélioration infime dans un pays où 30% des citoyens sont au  chômage.

A l’échelle internationale, les Macédoniens se rendent compte de la provocation que représente Skopje 2014 : le conflit autour du nom du pays, avec la Grèce, ne sera pas apaisé par la construction de monuments à l’effigie de héros traditionnellement grecs. Or Skopje, candidat à l’adhésion à l’Union européenne, a besoin qu’Athènes lève son veto pour poursuivre son intégration. Enfin, le projet ne concerne que le centre-ville de la capitale, un paradoxe dans un pays essentiellement rural.

« Pourquoi ne pas créer un futur, plutôt que de rechercher un passé ? »

Aujourd’hui la jeunesse macédonienne semble chercher des repères, non pas dans le passé, mais dans la réalité du présent, et dans l’espoir d’un futur meilleur. Marica, explique que, plus qu’au travers d’une appartenance à un héritage historique, elle ne se sentira Macédonienne seulement « quand elle se sentira bien dans son pays ».

Le Parking "baroque et néo-romantique" de Milan Mijakovic Crédits photo : Darko Hristov

Le Parking « baroque, classique et néo-romantique » de Milan Mijalkovic
Crédits photo : Darko Hristov

C’est elle-même qui, alors qu’on lui demande une alternative à Skopje 2014, propose en souriant : «  pourquoi ne pas construire un centre-ville novateur, sur le modèle du parking ‘baroque, classique, néo-classique, romantique et néo-romantique’, [un des projets de Skopje 2014, construit par l’architecte  Milan Mijalkovic, ndlr.],  plutôt que de créer un  concentré d’architecture européenne, presque un autre Las Vegas ? »

Lucile Pannetier

A lire sur Café Balkans : Skopje 2014, un projet polémique (21/02/2012) et Skopje 2014, l’heure du bilan (20/02/2013)

Skopje 2014: an unexpected master-class in nation-building

Skopje 2014 is a gargantuan public works project to transform the historic centre of the Macedonian capital, but it comes at a time of economic difficulty and in a context of fierce criticism.

The Museum of Archeology under development Photo: Gonzosft

The Museum of Archeology under development Photo: Gonzosft

Some twenty new, landmark buildings are to be erected in the immediate vicinity of the city centre – among these a number of national museums, such as those of the ‘Macedonian National Struggle’ and of Archeology,  a new national theatre and a number of buildings to house the public administration – with all hoped to be completed for 2014. In addition to these, a great number of important structures, eg. the Macedonian Parliament, will receive new façades to engender a newfound consistency of classical architecture across the city. This sudden renovation imbues the city with state-of-the-art housing for the public bureaucracy and a number of modern touristic hubs, with all attempting to evoke the iconic in their architecture. Truly Skopje will become somewhat of a marvel in the Balkans.

And this is before mention of the cohort of new monuments set to ornament the city’s boulevards and plazas. More than forty statues, fountains and adornments are planned, all affecting a heritage stretching throughout the region’s ancient history and mythology. A number of bridges will be renovated and two entirely new pedestrian bridges are to be constructed, all being ornamented in keeping with the other elements of the project – to affect the classical and the grandiose.

Controversies economic…

Yet such vast public works are expensive; in addition, when of this magnitude, and particularly when of a large part aesthetic nature, they do not arrive naturally but by government funding. The initial 80 million euros prophesied by the government may well reach up to half a billion (as proclaimed by the notably critical journalist Jasna Koteska in 2011). Either way one could see how such vast, and perhaps frivolous public expenditure could be an affront in a nation suffering economic anaemia and high unemployment – estimated at 31.3% last year, though decreasing.

… and historical

Yet tourism is not all that has been kept in mind. A kitsch approach to educing national identity has been one of the key criticisms levelled at the Republic of Macedonia – which must forego its constitutional name in favour of ‘the Former Yugoslav Republic of Macedonia’ in international diplomacy so as to mitigate a bitter dispute with Greece over the name and proclaimed heritage of the Macedonians, which are shared with the ‘Macedonia’ region of Greece. Museums and statues exalting Macedonian history double as educational tools both for citizens and visitors in expounding a carefully constructed notion of Macedonian identity.

"The man on a horse" Photo: Darko Nikolovski

‘Warrior on a horse’ Photo: Darko Nikolovski

One can of course see how this historical element of the project acts as a drawback, where it hampers an already taut relationship with Greece and Bulgaria which can impede its progress in acceding to the European Union – which is proclaimed to be a key goal of the present government. The iconic ‘Warrior on a Horse’, which forms the centrepiece of Skopje 2014, is clearly intended to be Alexander the Great and thus is a major provocation to Macedonia’s southern neighbours, who claim him as a historical figure of their own. It does not do the country well to exacerbate tensions.

Whilst the economy is not completely at the mercy of the present eurocrisis, retaining a growth-rate of 3.6% last year, any hopes for a touristic dividend may not be so quickly fulfilled – or at least not from Western Europe – even when such prolonged and expensive projects as this rarely do have short-term returns, and given that the very essence of Skopje 2014 could be surmised in the word ‘posterity’. That being said, Macedonia is relatively cheap to many European tourists and nations of similar price levels, within and without the EU, such as Croatia, Latvia and the Union’s general periphery, have become increasingly popular holiday destinations. In time, Skopje 2014’s initial investments can be repaid and the city will of course be unique; it gives the nation some iconography to set it apart and, once it has become assimilated and accepted, it gives Macedonians a further dressing to their identity – however new.

Matthew James

To go further (in French) : Skopje 2014 : l’heure du bilan (20/02/2013) and Skopje 2014, un projet polémique (21/02/2012)

« Skopje 2014 » – L’heure du bilan

Depuis 2008, les citoyens de Skopje boivent leur café tous les matins dans le bruit et la poussière. Le fameux projet urbain, connu sous le nom de « Skopje 2014 », touche à sa fin. Pas les interrogations qu’il suscite.

Le gouvernement de Nikola Gruevski, au pouvoir depuis sept ans, a inauguré en 2008 le projet « Skopje 2014 », censé changer le visage de la capitale de la Macédoine. Mission réussie ! Au cœur des Balkans et loin de tous les enjeux à la fois politiques et culturels dont le monde se préoccupe habituellement, ce chantier gigantesque a réussi à attirer l’attention générale. Même la presse française s’est penchée sur le sujet fin 2012, avec des titres tels que : « Ce confetti des Balkans récupère Alexandre le Grand pour se forger une identité » ou encore «  la Macédoine, l’État qui n’existe pas ».

Effectivement, les Macédoniens d’aujourd’hui comme les Grecs se sentent héritiers d’Alexandre le Grand. A la veille du conflit entre les deux pays voisins sur l’adhésion de la Macédoine à l’Union européenne sous son nom actuel, la Grèce a vu rouge et s’est dotée d’un droit de veto – et la Macédoine s’est dotée de « l’homme à cheval ». Certainement, la statue d’Alexandre le Grand, avec ses 22 mètres de hauteur, est centrale. Une pure provocation politique. Sous la pression, le gouvernement macédonien a décidé de jouer la carte la plus exploitée dans les Balkans : le nationalisme. Mais cette-fois ci, afin de nourrir l’ego, on a négligé les origines slaves, qui n’ont pourtant jamais été contestées sur ce territoire. La grande minorité albanaise qui compose un quart de la population macédonienne ne s’y retrouve pas non plus. Titiller les sensibilités n’est jamais une bonne idée dans les Etats multinationaux où l’équilibre entre les populations est souvent précaire.

Surprises architecturales

Mais ce n’est pas tout. Le Tsar Samuel, Justinien Ier, Cyrille et Méthode, et pléiade d’autres personnalités localement perçues comme des combattants pour l’indépendance macédonienne, se trouvent aussi sur la place principale de Skopje. Des statues et encore plus de statues. La ville a commencé à ressembler à un jeu d’échec. La règle est de jouer tous contre tous car les figures qui se trouvent à une distance proche les unes des autres n’ont pas de liaison conceptuelle entre elles. Parmi d’autres spécificités du projet « Skopje 2014 » l’Opéra et l’Arc de triomphe détonnent particulièrement. Leurs conceptions peuvent être qualifiées d’idées importées puisqu’elles n’ont aucun rapport avec la région. Il existait depuis longtemps une opinion commune selon laquelle, à cause des cinq siècles d’invasion ottomane, les Balkans auraient échappé aux grandes étapes du développement culturel : le Baroque, le Classicisme, les Lumières, le Romantisme… et tout ce qui a traversé l’Occident. C’est exactement cette frustration qui a déterminé le style de « Skopje 2014 ». Tous les monuments sont construits dans l’esprit du lointain baroque, afin de rattraper ce retard. Le résultat est un mélange d’ancien et de contemporain, sans aucun plan et pour certains, sans aucun goût.

Un coût conséquent

Face au résultat étrangers et Macédoniens se posent des questions. Au lieu de se concentrer sur l’avenir, « Skopje 2014 » raconte une histoire, mais « laquelle » ? La réponse, si elle existe, serait : « on ne peut jamais pas savoir », à cause de la réalité balkanique certainement perturbée certes, mais aussi à cause de frustrations diverses. Au lieu d’inspirer les Macédoniens à continuer la lutte pour leur affirmation politique dans le monde, « Skopje 2014 » provoque révolte et rejet, à l’extérieur comme à l’intérieur du pays. Au lieu d’enrichir l’image de la ville avec originalité et véritable valeur artistique, « Skopje 2014 » cherche l’inspiration dans le style rococo. Déjà-vu. En clair, il devient évident que ni le but politique caché, ni le but artistique n’ont abouti. En se rendant compte de l’impossibilité d’un retour en arrière, les citoyens sont de plus en plus frustrés et le gouvernement a de moins en moins d’explications pour justifier la dépense, voire le gaspillage, de 200 millions d’euros.

Ivana Popovska

à lire également sur Café Balkans : Skopje 2014, un projet polémique (21/02/2012)