La mosquée du roi Fahd, cheval de Troie du wahhabisme

Fréquentée chaque jour par plusieurs milliers de musulmans de Sarajevo, la mosquée du roi Fahd abrite aussi des fidèles wahabbites, ce courant intégriste de l’islam sunnite qui se développe en Bosnie depuis la guerre et inquiète les observateurs internationaux.

En Bosnie-Herzégovine, religion et nationalité sont encore indissociables plus de vingt ans après la guerre et les Accords de paix de Dayton. Bosniaques musulmans, Croates catholiques et Serbes orthodoxes cohabitent dans le pays. Sarajevo, ville carrefour, est le grand théâtre de la coexistence parfois conflictuelle de trois nationalités-confessions, reconnues par la Constitution bosnienne comme constitutive de la population du pays.

L’islam bosniaque se divise en deux branches : celle des conservateurs d’un islam libéral, traditionnel « à la bosniaque », et la branche de l’islam wahhabite, semée en Bosnie par les combattants jihadistes pendant la guerre des années 90. La mosquée du roi Fahd a d’abord été construite pour le courant plus rigide grâce à l’Arabie Saoudite et son roi Fahd, qui a financé son érection à hauteur de 20 millions d’euros. Une bagatelle pour les seigneurs du pétrole, qui comme en Bosnie, ont construit d’autres mosquées à travers le monde. A Gibraltar, notamment.

Cependant l’agence du renseignement intérieur bosniaque estime à environ 3000 le nombre de bosniaques wahabbites, soit moins de 1% de la population du pays. La mosquée du roi Fahd, elle, attire quotidiennement près de 4000 croyants. La majorité d’entre eux suivent un islam traditionnel, hérité de l’empire ottoman, soit celui de l’école juridique hanafite, la branche la plus libérale du sunnisme. Le lieu de prière flambant neuf et situé dans le quartier d’Alipasino polje, dans la banlieue de Sarajevo, les attire plus que les prêches musclés, moralistes et très anti-occidentaux de certains prédicateurs. L’Islam des Balkans a aussi été profondément marqué par le soufisme des confréries derviches.

La Bosnie, pays des symboles religieux

La construction de cette immense mosquée de 8000 m², dans un quartier très frappé par la guerre, s’inscrit dans un contexte d’affirmation des religions en Bosnie-Herzégovine. L’Eglise orthodoxe a dressé des plans pour la construction d’une croix orthodoxe sur un pic visible depuis le centre de Sarajevo. A Mostar, une croix catholique se dresse déjà avec ostentation. Une façon comme une autre pour les communautés de marquer leur territoire aux frontières impalpables. Ce nationalisme par la religion sert aussi des intérêts externes aux pays. La mosquée du roi Fahd est un formidable point d’entrée pour l’Arabie saoudite qui tentent d’influencer les Bosniaques, pour la plupart et pour le moment, plutôt réticents.

Pourtant l’attentat contre l’Ambassade des Etats-Unis, à Sarajevo, en 2008, a démontré qu’il fallait prendre au sérieux la radicalisation de l’islam. Les pratiques religieuses ont également changé depuis la guerre. Chaque communauté se tourne davantage vers une pratique, parfois ostentatoire de sa religion. La mosquée de roi Fahd offre d’abord un havre de sérénité et d’espoir aux croyants. A condition qu’on n’y délivre pas un message contraire aux principes de paix de l’islam.

Thomas Desai