Télé : la nouvelle conquête turque

Après le Moyen-Orient dans les années 2000, les séries turques font désormais recette dans les Balkans et tout spécialement dans les pays de l’ancien empire ottoman.

En 2012, 70 séries turques différentes ont été suivies dans plus de 20 pays, générant un chiffre d’affaires de plus de 50 millions de dollars. Dans les Balkans, ces fictions mélodramatiques et sagas historiques ont rassemblé environ 2 millions de téléspectateurs. Une telle folie que, selon le quotidien turc Milliyet, l’annonceur macédonien d’un opérateur GSM a menacé le patron d’une chaîne télévisée de ne plus acheter de publicités car lors de la diffusion de La chute des feuilles, un feuilleton sur les questions sociales, les relations humaines, les valeurs morales et la corruption, plus personne ne téléphone.

Ce succès divise les opinions. Pour certains, comme l’écrivain grec Nikos Heiladakis, « les films turcs ravivent des sentiments qui s’étaient un peu perdus ces dernières années dans notre société ». Le ministre de la société de l’information et de l’administration de Macédoine, Ivo Ivanovski, lui, est contrarié : « J’ai beaucoup de respect pour ces séries, mais cinq cents ans de ‘joug turc’, ça suffit ! », a-t-il déclaré. Loin des polémiques, les spectateurs des Balkans sont rivés à leur écran.

Un succès qui vient du partage de valeurs :

La domination ottomane a laissé une forte empreinte sur les Balkans. Turcs et peuples des Balkans se ressemblent tant par la culture que par les valeurs. Les séries turques racontent aussi l’histoire de la région : Macédoine, Grèce, Roumanie, Bulgarie, Albanie, Serbie… Et le spectacteur s’y retrouve plus que dans les scenarios de CSI Miami ou de Desperate Housewives, éloignés de son vécu. « Les sociétés présentent de nombreuses similitudes avec la société turque », explique Ilija Aceski, professeur de sociologie à Skopje. « L’affrontement entre les valeurs traditionnelles de la famille et des interprétations plus libérales de la sexualité et du mariage, les histoires de crimes, ce sont toutes des situations auxquelles les gens peuvent s’identifier ». Les spectateurs pensent « voilà ! Ça  c’est mon histoire ! » La réussite de ces séries s’enracine dans la familiarité qu’elles dégagent et l’empathie qu’elle permettent aux spectateurs de ressentir pour les personnages.

Changement de l’image de la Turquie dans les Balkans

Après 500 ans de domination, les pays balkaniques ne voulaient plus s’identifier à la culture ottomane quitte à rejeter ce passé. Les Roumains en mettant plus en avant les valeurs latines, les Hongrois en reconstruisant les mots turcs en hongrois… Mais ces séries permettent à la Turquie de se rapprocher de nouveau des Balkans, autrement que par ses investissements économiques dans la région. Elles ont permis aussi d’adoucir les relations entre des pays qui étaient « ennemis historiques », comme les Grecs et les Turcs qui se passionnent pour les mêmes rebondissements. C’est grâce à ces séries que les spectateurs ont eu l’occasion de découvrir des aspects inconnus de la Turquie, par exemple par la série Siècle Magnifique qui retrace les conquêtes de Soliman dans les Balkans et la vie dans son harem. Comme l’a écris Ioannis N. Grigoriadis dans le quotidien turc Taraf: « la Turquie et sa population sortent de la case ‘ennemi’ dans laquelle elles étaient confinées ; elles reçoivent des attributs de normalité. […] Les feuilletons télévisés viennent remplir le vide créé par l’incapacité des Etats à combattre efficacement les préjugés nationalistes. »

L’intériorisation de ces séries a également remis au goût du jour des mots turcs. A tel point que dans les Balkans, il n’est plus choquant d’entendre les mots « Hoşgeldin » (bienvenue) ou « Estağfirullah » (avec plaisir, je vous en prie).

Muge Bulus

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