« Skopje 2014 » – L’heure du bilan

Depuis 2008, les citoyens de Skopje boivent leur café tous les matins dans le bruit et la poussière. Le fameux projet urbain, connu sous le nom de « Skopje 2014 », touche à sa fin. Pas les interrogations qu’il suscite.

Le gouvernement de Nikola Gruevski, au pouvoir depuis sept ans, a inauguré en 2008 le projet « Skopje 2014 », censé changer le visage de la capitale de la Macédoine. Mission réussie ! Au cœur des Balkans et loin de tous les enjeux à la fois politiques et culturels dont le monde se préoccupe habituellement, ce chantier gigantesque a réussi à attirer l’attention générale. Même la presse française s’est penchée sur le sujet fin 2012, avec des titres tels que : « Ce confetti des Balkans récupère Alexandre le Grand pour se forger une identité » ou encore «  la Macédoine, l’État qui n’existe pas ».

Effectivement, les Macédoniens d’aujourd’hui comme les Grecs se sentent héritiers d’Alexandre le Grand. A la veille du conflit entre les deux pays voisins sur l’adhésion de la Macédoine à l’Union européenne sous son nom actuel, la Grèce a vu rouge et s’est dotée d’un droit de veto – et la Macédoine s’est dotée de « l’homme à cheval ». Certainement, la statue d’Alexandre le Grand, avec ses 22 mètres de hauteur, est centrale. Une pure provocation politique. Sous la pression, le gouvernement macédonien a décidé de jouer la carte la plus exploitée dans les Balkans : le nationalisme. Mais cette-fois ci, afin de nourrir l’ego, on a négligé les origines slaves, qui n’ont pourtant jamais été contestées sur ce territoire. La grande minorité albanaise qui compose un quart de la population macédonienne ne s’y retrouve pas non plus. Titiller les sensibilités n’est jamais une bonne idée dans les Etats multinationaux où l’équilibre entre les populations est souvent précaire.

Surprises architecturales

Mais ce n’est pas tout. Le Tsar Samuel, Justinien Ier, Cyrille et Méthode, et pléiade d’autres personnalités localement perçues comme des combattants pour l’indépendance macédonienne, se trouvent aussi sur la place principale de Skopje. Des statues et encore plus de statues. La ville a commencé à ressembler à un jeu d’échec. La règle est de jouer tous contre tous car les figures qui se trouvent à une distance proche les unes des autres n’ont pas de liaison conceptuelle entre elles. Parmi d’autres spécificités du projet « Skopje 2014 » l’Opéra et l’Arc de triomphe détonnent particulièrement. Leurs conceptions peuvent être qualifiées d’idées importées puisqu’elles n’ont aucun rapport avec la région. Il existait depuis longtemps une opinion commune selon laquelle, à cause des cinq siècles d’invasion ottomane, les Balkans auraient échappé aux grandes étapes du développement culturel : le Baroque, le Classicisme, les Lumières, le Romantisme… et tout ce qui a traversé l’Occident. C’est exactement cette frustration qui a déterminé le style de « Skopje 2014 ». Tous les monuments sont construits dans l’esprit du lointain baroque, afin de rattraper ce retard. Le résultat est un mélange d’ancien et de contemporain, sans aucun plan et pour certains, sans aucun goût.

Un coût conséquent

Face au résultat étrangers et Macédoniens se posent des questions. Au lieu de se concentrer sur l’avenir, « Skopje 2014 » raconte une histoire, mais « laquelle » ? La réponse, si elle existe, serait : « on ne peut jamais pas savoir », à cause de la réalité balkanique certainement perturbée certes, mais aussi à cause de frustrations diverses. Au lieu d’inspirer les Macédoniens à continuer la lutte pour leur affirmation politique dans le monde, « Skopje 2014 » provoque révolte et rejet, à l’extérieur comme à l’intérieur du pays. Au lieu d’enrichir l’image de la ville avec originalité et véritable valeur artistique, « Skopje 2014 » cherche l’inspiration dans le style rococo. Déjà-vu. En clair, il devient évident que ni le but politique caché, ni le but artistique n’ont abouti. En se rendant compte de l’impossibilité d’un retour en arrière, les citoyens sont de plus en plus frustrés et le gouvernement a de moins en moins d’explications pour justifier la dépense, voire le gaspillage, de 200 millions d’euros.

Ivana Popovska

à lire également sur Café Balkans : Skopje 2014, un projet polémique (21/02/2012)