Zoran Đinđić (1954-2003)

Membre fondateur du Parti démocratique en 1990, le rôle du Premier ministre assassiné fut crucial dans le changement après le régime de Slobodan Milosevic. Portrait d’un visionnaire qui a laissé la Serbie orpheline.

Zoran Djindjic, photo archive DS.

Mars 2002, il pleut ce matin là, dans cette ville du centre de la Serbie. Zoran Đinđić est en campagne. A la sortie d’un meeting dans une usine, il aperçoit une gigantesque horloge. Arrêtée. Bloquée. Il se tourne alors vers les ouvriers et les apostrophe : « Ok, vous avez un problème avec la technologie, avec les matières premières, avec les fonds de roulement, mais quel est le problème pour que cette horloge puisse fonctionner? Est-cela un problème ?»  Voilà, toute l’énergie du premier ministre : inviter la Serbie à relever ses manches et prendre en main ce qu’elle pouvait changer, seule.

Serbie moderne

Un des hommes politiques le plus profondément  éduqués dans l’histoire de la Serbie, Đinđić était également l’un des rares ayant compris l’importance du moment historique dans lequel se trouvait le pays. Il a saisi l’occasion unique, l’opportunité à ne pas gâcher. Maire de Belgrade en 1997 avec la coalition « Zajedno » (Ensemble) puis élu Premier ministre de la Serbie le 25 janvier 2001, après que la coalition d’opposition DOS ait gagné les élections législatives, Zoran Đinđić  a considéré les problèmes locaux comme partie des  processus globaux et a voulu remplacer le concept nationaliste, qui était l’idéologie dominante, par la politique des programmes intégratives. « La Serbie ne peut pas se transformer si nous restons les mêmes, martelait-il. Pour qu’elle puisse changer, chacun de nous doit changer. La Serbie, c’est la somme de chacun d’entre nous. »

Le quotidien changé

Durant son mandat, les produits sont réapparus sur les étalages des magasins, les queues pour l’huile et le sucre ont été abolies, l’essence fut de nouveau vendue à la pompe à la station-service, les restrictions d’électricité ne faisaient  plus partie du quotidien. La Serbie a commencé à ressembler à un Etat moderne. Le sentiment omniprésent parmi le peuple était que l’interprétation de la société elle-même était fondamentalement changée, même si la réalité était encore dévastée par le régime de Milosević.

La Serbie redevient une partie de l’Europe

Đinđić avait ouvertement et courageusement parlé des atrocités commises au Kosovo, il a établi la coopération avec le Tribunal de la Haye, ainsi que la coopération avec les pays étrangers et, pour un court laps de temps, il a réussi à changer l’image de la Serbie. Elle a arrêté d’être caractérisée uniquement comme à l’origine du conflit et de la guerre. Il a rencontré de nombreux dirigeants étrangers et facilité l’arrivée de nombreuses sociétés multinationales. Le magazine américain hebdomadaire « Time » en septembre 1999 l’avait classé parmi les 14 principaux hommes politiques européens

Zoran Djindjic et Richard Miles, photo archive DS, Belgrade.

Zoran Djindjic et Richard Miles, photo archive DS, Belgrade.

du troisième millénaire. En Allemagne, la communauté intellectuelle dont il a fait partie le considérait comme le leader des changements démocratiques, tout comme les médias, les politiciens, les entreprises et l’industrie qui étaient très enclins à la coopération avec la Serbie. Dans l’histoire de la Serbie, il n’y avait encore jamais eu personne avec qui « la chancelière allemande et son environnement ont eu une telle relation étroite. »  Toutefois, sa coopération avec l’Allemagne, l’Etat européen  économiquement le plus puissant en Serbie, a été considéré comme une raison de mettre en doute ses intentions politiques.

Des adversaires prêts à tout

La lutte contre la criminalité organisée conduite par son gouvernement a réveillé ses adversaires, même parmi les collaborateurs anciens tels que Vojislav Koštunica. Sans réel pouvoir politique, confronté à un héritage rude, le Premier ministre a essayé de maintenir un cadre de changement rapide en utilisant l’énergie des citoyens, la ressource principale de la Serbie après la chute de Slobodan Milosević.

Zoran Djindjic, la campagne « Honnêtement », photo archive DS, Belgrade

Zoran Djindjic, la campagne « Honnêtement », photo archive DS, Belgrade

 

S’identifiant à la stratégie qu’il pensait essentielle au pays, il était convaincu qu’elle offrirait à  la Serbie une chance particulière dans son histoire, une chance qui ne se répéterait pas. Contrepoids ontologique de la politique nationaliste de la guerre,  de nombreuses personnes ont considéré que la seule solution était de l’éliminer physiquement.


 

L’assassinat

12 mars 2003. à 12.23h, pendant une journée ensoleillée, après  plusieurs tentatives et des mois de préparation, dans le cadre d’une conspiration soigneusement planifiée, le premier ministre démocratiquement élu dans l’histoire de la Serbie, Zoran Đinđić a été assassiné.

Son assassinat n’était pas un acte aléatoire d’un groupe de criminels comme il a été souvent présenté dans les medias, mais une conspiration politique soigneusement planifiée et suivie par un lynchage médiatique, qui a commencé par la rébellion des Bérets rouges en novembre 2001 et se poursuit encore aujourd’hui. Djindjic, ses idées et sa vision de la Serbie moderne sont restés les cibles des forces politiques qui ont organisé, mené et soutenu l’assassinat. Ce crime a choqué la Serbie, a transformé le cours de l’histoire et a produit un effet dévastateur.

« Si quelqu’un pense qu’il va cesser l’application des lois s’il me tue, il se trompe extrêmement, parce que je suis pas le système»  avait-il déclaré. Malheureusement, ce n’était pas vrai. Après son assassinat, les changements en Serbie ont pris fin, elle a de nouveau perdu sa place dans l’histoire et la question est de savoir quand, et si elle va la retrouver.

Marijana Petrović

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