Quel avenir pour la Bosnie-Herzégovine? Témoignage de la région

« C’est le prix de la paix. Un prix très élevé ». Par ces mots, Asim Mujkic, professeur de la faculté de Sciences politiques de Sarajevo, décrit les Accords de Dayton qui ont mis fin aux combats fratricides des années 1990 en Bosnie-Herzégovine. Désormais, basé sur une constitution d´une inédite complexité ainsi que sur la coexistence « forcée » de trois nations apparemment irréconciliables – les Bosniens, les Serbes et les Croates, le pays semble agoniser.

Signés en décembre 1995 sous l´impulsion des Etats-Unis, les Accords de Dayton officialisent le partage de la Bosnie-Herzégovine entre la Fédération de Bosnie-Herzégovine, la République serbe de Bosnie et le District de Brčko. De surcroît, ils prévoient la mise en place d´une gouvernance tripartite censée prévenir d´autres conflits sanglants ainsi que préserver l´intégrité territoriale. Ainsi, les intérêts des trois nations culturellement très hétérogènes sont-ils défendus par leurs propres représentants. A l’origine accueillie avec enthousiasme, cette solution s’avère non seulement insoutenable mais aussi génératrice de nouvelles tensions. En effet, d’anciennes dissensions entre nations persistent dans un nouveau contexte d’unité imaginaire et personnifiée par la République. Quel avenir a ce pays constitutionnellement et culturellement divisé ? Les positions sur la question apparaissent être loin du consensus.

Affrontement des générations

Le 27 février 2012, lors d’une conférence sur les enjeux et les défis de la Bosnie-Herzégovine à la faculté de Sciences politiques de Sarajevo, l’opposition entre optimisme des jeunes et pessimisme des professeurs est plus qu’évidente. Dans une salle de classe modeste presque pitoyable, Asim Mujkic, professeur de philosophie, s’émeut en évoquant l’actuelle situation du pays. Avec un certain désespoir, il constate que les politiciens cherchent à amplifier l’hostilité entre différentes nations. Par conséquent, les causes des crises économiques et politiques sont souvent imputées au « problème ethnoculturel ». Enfin, insiste-il, il n’y a pas de volonté d’améliorer la situation, au contraire, il semble que les politiciens s’engagent à maintenir le statu quo hérité de Dayton. A cette vision pessimiste du pays, s’oppose la vision des étudiants de la faculté. Jeune étudiante bosnienne en journalisme, Nejra Plasto commence son discours  en embrassant ostentatoirement son ami croate. Démontrant que les différentes nations peuvent s’entendre, elle affirme que la jeunesse bosnienne est en train de transformer les relations au sein du pays. Les jeunes, poursuit-elle, affranchis des souvenirs douloureux de leurs parents, représentent la clé d’une Bosnie meilleure et plus unifiée.



Nejra Plasto

Passé douloureux

Néanmoins, la transformation du pays nécessite un changement considérable dans la manière de penser. Le multiculturalisme doit être compris comme un atout et non plus comme un fardeau éternel au sens de Sisyphe. A Mostar, ville emblématique du malaise national, il existe depuis des années une frontière imaginaire entre les  communautés bosnienne et croate. Les crimes sanglants des années 1990 semblent empêcher tout rapprochement des deux camps ce que Pauline Delhomme, professeur d´histoire de Mostarska Gimanzija (Lycée de Mostar), appelle « la malédiction de la ville ». Pourtant, le lycée, fondé au carrefour des deux camps, est censé faciliter la réconciliation et neutraliser l’hostilité interculturelle. En outre, une section internationale récemment ouverte à Mostar pourrait, par son message cosmopolite, sensibiliser les jeunes  à effacer la barrière de haine héritée de leurs parents.

Présage de progrès

Roland Gilles, Ambassadeur de France en Bosnie-Herzégovine, prévoit, lui, que la marche du pays vers l´Union européenne devrait soulager l’animosité interculturelle et stimuler le développement économique. Mais est-ce possible d’oublier le passé ? Trois jours plus tard, lors de la fête nationale de Bosnie-Herzégovine, les rues de Sarajevo se remplissent des jeunes hilares chantant collectivement « Sarajevo, sreco moja » (Sarajevo, mon coeur ) pour manifester leur fierté. Ce moment d’unité spirituelle du pays promet, enfin, un avenir plus apaisé.

Réunion avec l’ambassadeur R. Gilles

Antonín Sobek

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