Laibach, l’idéologie au service de l’art

«  Nous sommes un miroir où chacun projette ses propres fantasmes ». Tels sont les propos de Ivan Novak, membre du groupe Slovène Laibach, produit slovène le plus connu au monde avec plus d’un million d’albums vendus. Ce groupe iconoclaste aux mélodies allemandes, crée au début des années 1980, reste aujourd’hui un des groupes les plus controversés d’Europe. 

Une imagerie totalitaire et déshumanisée

Premier choix subversif de la part du groupe : le nom de « Laibach », appellation de la capitale Ljubjana sous l’empire Austro-hongrois et l’occupation nazie. Laibach utilise ainsi délibérément l’imagerie stalinienne ou nazie, le fascisme et le totalitarisme se mettant au service de l’art. Leur mouvement culturel, qualifié de musique « industrielle », se donne pour but de montrer les techniques de contrôle de nos sociétés, via la parodie des hymnes populaires.

Si Laibach est  l’un des rares groupes balkanique a avoir été « exporté » hors de la Yougoslavie, c’est notamment grâce à ses nombreuses reprises de tubes  tels que ceux des Beatles ou de Queen.  Le groupe arrive alors à montrer la dimension totalitaire implicite de paroles apparemment anodines, une fois placées sous une symbolique fasciste.

« Opus Dei »,  une reprise de « Life is life » , parodie ainsi le tube d’Opus en le comparant à une marche militaire. Le chanteur, Milan Fras, un géant à la voix caverneuse, apparaît au premier plan vêtu d’un uniforme vert de gris, tout comme le reste des membres de son groupe. Mais malgré cette apparence comique, comme caricaturale, et le plaisir de retrouver un tube populaire revisité, le résultat se révèle également assez sinistre. En effet, comme l’énoncera Ivan Novak -un des membres du groupe-, le but reste de « rappeler que tout art sert une idéologie », la provocation – essence par ailleurs essentielle de la culture pop- se mettant au service de la réflexion.

Si ce titre, Opus Dei, marque la naissance du mythe Laibach à l’ouest,  il marque également le début de la guerre menée par de nombreuses personnes contre le groupe.

Une ambiguïté polémique

Par son imagerie totalitaire, les uniformes de ses membres, mais aussi l’influence wagnérienne de certaines de leurs musiques, Laibach a souvent été accusé de fascisme. Leur refus de s’expliquer clairement au sujet de leur image n’a clairement pas aidé à lever cette accusation. Les membres du groupe continuent en effet à jouer leur rôle dans leurs interviews : l’ambiguité du groupe, totalement assumée, lui a notamment valu d’être privé de concert en France ou encore d’être accusé d’appartenir à un mouvement néonazi réincarnant une vision moderne du national-socialisme.

En effet, si les critiques de gauche conçurent d’abord Laibach comme une ironique imitation de pratiques totalitaires, ce soutien restait indubitablement accompagné d’un désagréable sentiment de doute quant au degré d’ironie de leurs propos. Bien qu’il soit probable que Laibach, symbole dans les années 1980 de la contestation du régime communiste yougoslave, ne soit que ce qu’il prétend être -un groupe ouvertement provocateur, usant volontairement des symboles nationaux et politiques afin de susciter le débat-, on peut se demander s’il ne surestime pas son public. Le risque est en effet que celui-ci prenne au sérieux leurs propos, de telle façon que le groupe slovène renforcerait en fait ce qu’il cherche à détruire.

NSK

Laibach est le cofondateur d’un collectif artistique plus large, le Neue Slowenische Kunst (NSK), né en 1984. Ce collectif ne se limite pas à la musique, mélangeant les arts. Depuis 1991, ils sont même  devenus un « Etat dans le temps », cette entité délivrant par exemple des passeports ou des tampons postaux. Les passeports fournis par NSK ont notamment permis durant le siège de Sarajevo à plusieurs centaines de personnes de fuir de la ville. Le collectif n’hésite pas non plus pas à déclarer certains territoires propriétés de l’Etat NSK lors de ses différentes représentations artistiques.

Si Laibach compte offrir une réponse artistique à la violence idéologique inhérente à notre culture, la forme extrême de leur provocation, généralisée au sein du NSK, a pu leur causer bien des préjudices. Ainsi, malgré son importance culturelle dans les Balkans, le groupe n’a pas figuré au programme des festivités de la présidence slovène de l’UE en 2004.

Anaïs Galdin

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